Pourtant, quand je le portais, j’avais peur de ne pas aimer mon bébé. J’avais peur de ne pas être à la hauteur. Cela me semblait vertigineux d’offrir, du jour au lendemain, tout son temps et son énergie à un inconnu. Si mignon soit-il.
Je savais que j’adorerais avoir un enfant. Mais je ne savais pas si je saurais l’aimer dès les premiers mois. Mes doutes se sont évaporés lors de notre rencontre. Je mesure ma chance : je sais que ce n’est pas une évidence.
Il faut un immense don de soi pour s’occuper d’un nouveau-né. Beaucoup d’amour, et une infinie patience, quand les nuits se défont. Je ne sais pas vraiment où j’ai puisé la force de lui sourire et de le cajoler, chaque matin, après ces nuits hachées. J’ignore si j’en serais à nouveau capable. J’admire toutes les mères.
Aujourd’hui, mon bébé est devenu un petit garçon. Il me parle, il me répond, il m’emmène découvrir des trésors que lui seul voit. Il s’étonne de la beauté d’une fleur et du vent sur sa peau. Et, en écho, je m’émerveille avec lui. Il me ramène, sans le savoir, à cette part d’enfance que l’on garde tout au fond de soi. Une part curieuse, joueuse, entière.
Tout devient plus simple, plus joyeux. Nous partons, ensemble, à la rencontre du monde.
Et je sais déjà que ce n’est que le début de notre histoire
Cela fait partie des choses que je n’avais pas imaginées avec la maternité : avoir la plus belle, la plus merveilleuse des choses à photographier et écrire, et vouloir la protéger de tout. Tout en rêvant de montrer à la terre entière à quel point ce petit être est exceptionnel – évidemment.
Avoir envie de nous raconter et, dans le même temps, vouloir protéger son intimité. L’ambivalence des mères.
Je ne sais plus très bien quoi écrire. Ni comment l’écrire. J’ai peur d’être indélicate. J’ai peur qu’un jour mon fils me reproche d’avoir raconté quelque chose qui lui appartenait. Qu’il me dise ne pas avoir demandé à être exposé. Il aura raison évidement.
Alors je joue à l’équilibriste. Et souvent, je ne joue rien du tout. Je me questionne. Je bâillonne mes mots en voulant le préserver. Il est si précieux et fragile.
Avant, c’était plus simple. Avant, j’écrivais et photographiais la vie et les jours. J’écrivais l’intime, les émotions, le sensible. Les anecdotes du quotidien et les grands bouleversements. La focale était sur moi, les autres apparaissaient flous. Je gommais les détails.
J’expose des bribes de vie sur internet depuis plus de vingt ans. Je n’ai jamais regretté un texte ou une image. Depuis mon adolescence, j’ai toujours essayé de préserver ma vie privée, et je crois l’avoir plutôt bien fait. J’ai exposé mes peurs et mes joies. J’ai cherché l’universel, et ce qui nous rassemble, dans mes expériences singulières. C’est ça qui m’a toujours intéressée.
Depuis deux ans, ma vie, c’est beaucoup lui. En plus d’être merveilleux, il est une source d’inspiration incroyable. Et je ne sais plus très bien ce que j’ai le droit d’écrire. Les limites me semblent floues. Les frontières poreuses. Peut-être que c’est aussi cela, devenir mère : apprendre à trouver ce qui m’appartient encore. Apprendre à écrire ce qu’il fait naître en moi, tout en le préservant, lui.
J’ai 38 ans. Trente-huit ans. Je suis maman. J’ai un bébé de vingt mois qui babille, qui marche, qui s’écrie « maman, maman, je t’aime ! » avec la plus merveilleuse voix du monde, qui sourit chaque fois qu’il me voit et adore se blottir contre moi la nuit. Il aime dire « oui », les fraises et la mer. Je voudrais que ces instants tendres durent toute une vie.
J’ai trente-huit ans et je suis dans un avion pour Paris. Il est sept heures du matin. J’ai une heure devant moi pour retracer une année entière.
Cap ? Cap !
J’observe le soleil au-dessus des nuages et mon cœur se serre. La beauté de l’aube me saisit. Depuis quand ne l’ai-je pas vu, pas regardé, pas observé ? La liberté qu’offrent les voyages me manque. Je voudrais tant transmettre ces bonheurs-là à mon fils : l’émerveillement, la découverte, la rencontre avec l’inconnu – et avec soi -, le début du voyage comme une page vierge à écrire. Et cette certitude que le monde est vaste, sublime, et à explorer.
J’ai trente-huit ans et je suis adulte, tout au moins j’en ai définitivement l’âge. Je ne peux plus dire le contraire. Je ne sais toujours pas grand-chose. Et parfois encore, quand je me glisse sous les draps la nuit, je pense à mon doudou de petite fille. Cette odeur, ce tissu ni doux, ni vraiment rugueux, qui avait le pouvoir de me consoler et de me protéger de tout. De tout.
La maternité a tout redistribué, tout bousculé. Je suis plus sensible. Je suis fatiguée, à fleur de peau. À fleur de tout. J’explore mes émotions et mes contradictions. Je passe du rire aux larmes. Je suis souvent lionne. Pourtant, il suffit parfois d’un mot, ou d’un regard, pour que je me transforme en chaton apeuré. J’apprends à composer avec. Avec le plein, le trop-plein. Avec cette force immense et cette peur insaisissable qui emportent tout. Je déborde.
Je voudrais pouvoir le protéger de la méchanceté et de l’égoïsme. Et faute de pouvoir changer le monde, je voudrais qu’il grandisse en sachant que sa mère ne s’est jamais résignée face aux injustices. Qu’elle s’est battue, chaque fois qu’il l’a fallu, pour rendre le monde plus habitable et plus digne.
J’ai trente-huit ans et mon entreprise me fait des nœuds au ventre. Je peine à trouver un espace confortable pour écrire et créer. C’est sûrement l’épreuve la plus difficile et silencieuse de la maternité : comment faire pour concilier maternité, création et entreprise ? Voir, mois après mois, son niveau de vie diminuer, se sentir précaire, fragile, avoir peur de manquer. Avoir peur de perdre ce que j’ai mis une vie d’adulte à construire. Comment font les mères pour y parvenir ? Et à quel prix ? Comment trouver un équilibre ?
J’ai trente-huit ans et j’ai commencé une thérapie. Cela remue, cela bouscule, cela secoue. Accompagnée, je me sens plus forte. J’apprends mes limites, je décortique mes peurs. J’explore la puissance de la vulnérabilité. Je tente de tisser de nouveaux repères. Je sais maintenant que ma valeur n’est ni liée à ce que je produis, ni à ce que je gagne. Je lâche doucement la rampe et c’est une merveilleuse nouvelle.
Dans cette folle aventure, je n’ai jamais cessé d’aimer et d’être heureuse. De me sentir, plus que jamais, à ma place en tant que mère et que femme, et je suis convaincue que c’est l’essentiel. Je chéris la vie. Je voudrais pouvoir protéger mon fils. Je voudrais qu’il soit plus serein et apaisé que moi, je voudrais qu’il sache que tout passe. Je voudrais qu’il n’ait jamais peur de ses émotions, et qu’il sache être à l’écoute de celles des autres. Qu’il ne considère jamais sa valeur à sa capacité de produire. Je voudrais lui donner le goût de vivre, de la liberté et qu’il accueille toujours avec joie sa sensibilité et son empathie.
Je crois que la clé de l’apaisement est peut-être là : choisir en conscience ses combats, se débarrasser de l’inutile, du trop lourd, de ce qui encombre. Rire de sa peur et du danger. Et puis, faire de son mieux, avancer, danser, aimer et surtout ne pas s’en faire pour ce que l’on ne maîtrise pas.
L’avion a commencé sa descente. J’ai trente-huit ans et une année s’ouvre à moi. J’espère qu’il fera beau sous les nuages.
J’aime. Créer. Réserver un vol pour un pays, encore, inconnu. Écrire. Imaginer. Photographier. Observer le jour qui se lève et sa lumière bleutée.
L’instant où l’avion décolle. Et puis, la vue par le hublot. La mélodie d’un piano, la beauté d’une rencontre, la douceur d’une pluie d’été. Le bruit de pas sur le parquet. Le silence. La justesse d’un roman.
Je crois en la beauté de la vie. Je crois en l’amour. Je crois en la douceur. Je crois en l'humain. Je crois que les rêves sont faits pour être réalisés.